LE PAPE EN FRANCE/VI - Léon XIV à Paris : une topographie de la mission

vendredi, 18 septembre 2026   eglises locales   mission   histoire    

photo MLK

par Marie-Lucile Kubacki

Les 25 et 26 septembre prochains, Léon XIV se rendra à Paris et à Saint-Denis, premières étapes françaises d’un voyage qui le conduira également à Lourdes et à Metz. Au fil de ces deux journées, son itinéraire fera affleurer plusieurs strates de l’histoire catholique de la capitale. Des traditions attachées à Denis, son premier Évêque, aux nouveaux visages des communautés chrétiennes, des lieux d’étude aux maisons d’accueil, une même question traverse les siècles : comment annoncer l’Évangile dans un monde qui change ? Une topographie de la mission, inscrite dans les pierres autant que dans les vies.

Sur les traces légendaires de saint Denis

Lors de sa rencontre avec le peuple de Paris le vendredi après-midi, le pape remontera en papamobile les 2,5 km qui séparent l'église Notre-Dame-des-Champs de la place Saint-Michel. Une véritable plongée à la source de l'évangélisation parisienne. Car l’histoire publiée par la paroisse rattache le nom de Notre-Dame-des-Champs à un sanctuaire disparu, situé dans le quartier de l’actuelle rue Pierre-Nicole. La tradition y place les prédications de saint Denis aux habitants de Lutèce et conserve le souvenir d’un autre nom : Notre-Dame-des-Vignes. Difficile, dans l’actuel chaos urbain, d’imaginer ces terres encore ouvertes, ces vignes aux portes des habitations. La légende y fait commencer une aventure qui devait durablement marquer Paris.

Si la figure de Denis a été largement enluminée dans sa «Legenda Aurea»,légende dorée, elle n’appartient pourtant pas au seul domaine des récits merveilleux : à la fin du VIe siècle, Grégoire de Tours le présente comme l’un des Évêques envoyés évangéliser la Gaule et rapporte son martyre sous les persécutions romaines. Écrit plusieurs siècles après les faits, ce témoignage doit être distingué des données archéologiques, qui éclairent l’ancienneté du site funéraire et du sanctuaire de Saint-Denis sans établir à elles seules tous les épisodes de sa vie.

Au cœur de cette mémoire demeure la figure d’un Évêque missionnaire. Une mission ad gentes, aux premiers temps du christianisme parisien. L’ancien prieuré Notre-Dame-des-Champs, devenu carmel, fut démoli à la Révolution ; l’église actuelle, construite à partir de 1867 sur le boulevard du Montparnasse, en reprit le nom. Le décor avait changé. Il ne s’agissait plus de porter l’Évangile aux habitants de la Lutèce antique, mais de lui donner une demeure dans le Paris en pleine transformation du XIXe siècle.

Une autre histoire de la mission s’écrit non loin de là, rue de Vaugirard : celle de l’Institut catholique de Paris, fondé en 1875 dans l’ancien couvent des Carmes, à la faveur de la loi Laboulaye sur la liberté de l’enseignement supérieur.


Dans sa présentation du sceau historique, l’établissement rappelle que Saint Denis y figure auprès de la Vierge et de sainte Catherine d’Alexandrie. Le premier Évêque de Paris trouve ainsi sa place dans un lieu consacré à l’étude : une autre manière, pour cet itinéraire, de poser la question de la transmission de la foi.

Léon XIV s’y rendra le lendemain matin pour rencontrer les membres de l’Assemblée synodale provinciale, des catéchumènes et des néophytes. La transmission du savoir y croisera ainsi les commencements de la foi. Le vendredi, la déambulation publique s’achèvera place Saint-Michel, au pied de la fontaine érigée entre 1858 et 1860 dans le Paris d’Haussmann. Napoléon Ier aurait pu en occuper la niche centrale ; c’est finalement l’archange Michel terrassant le démon qui y prit place, image de la lutte du Bien contre le Mal. Des souvenirs de la première évangélisation aux débats sur la place des catholiques dans la société moderne, le quartier offre ainsi un raccourci d’histoire et au bout du chemin, un ange.

Notre-Dame : la ressuscitée

C’est à Notre-Dame que Léon XIV célébrera les vêpres avec les Évêques, les prêtres, les diacres, les personnes consacrées et les séminaristes de France.

S’il est un lieu où se nouent la mémoire nationale et celle de l’Église, c’est bien cette cathédrale. Le roman de Victor Hugo lui a donné des admirateurs dans le monde entier, et ses portes accueillent aussi bien les fidèles que les visiteurs en quête de beauté, de silence ou d’un peu de fraîcheur. On y entre pour prier, allumer une veilleuse, lever les yeux. Parfois simplement pour demeurer là.
Sous ses voûtes se prolonge une histoire dont les origines précèdent largement le chantier gothique lancé au XIIe siècle : l’ancienne église Saint-Étienne et le baptistère Saint-Jean-le-Rond appartenaient à un ensemble religieux antérieur à la cathédrale actuelle. La chronologie et la disposition de ces premiers édifices restent toutefois discutées par les chercheurs. Les pierres n’ont pas encore livré tous leurs secrets. L’édifice gothique lui-même conserve des traces de cette histoire plus ancienne, notamment dans les sculptures du XIIe siècle remployées au portail Sainte-Anne. Puis sont venus les agrandissements, les chapelles, les façades du transept, les décors et les reliquaires ; le culte de saint Marcel, ancien Évêque de Paris, a lui aussi enrichi la mémoire de la cathédrale.


Non loin de là, Saint Louis fit bâtir la Sainte-Chapelle pour les reliques de la Passion, dont la Couronne d’épines : celle-ci, avec une portion du Bois de la Croix et un Clou de la Passion, est aujourd’hui conservée à Notre-Dame.

C’est dans cette cathédrale que Léon XIV viendra prier, après les dévastations révolutionnaires, les restaurations et l’incendie de 2019. Une cathédrale deux fois ressuscitée et dont la force ne tient pas seulement à ce qu’elle a traversé, mais à ce qui continue de s’y vivre.


Lors des vêpres du 12 septembre 2008, Benoît XVI y rappelait la conversion de Paul Claudel et saluait ce « théâtre de conversions moins connues, mais non moins réelles », cette « chaire où des prédicateurs de l’Évangile, comme les Pères Lacordaire, Monsabré et Samson, ont su transmettre la flamme de leur passion aux auditoires les plus variés ».

Au-delà du monument, Notre-Dame un lieu où des vies se retournent. Et, pour le catholicisme français éprouvé par les crises, l’image d’une histoire qui n’a pas dit son dernier mot.
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Bakhita : la mission dans la cité


Le samedi matin, Léon XIV se rendra à la Maison Bakhita, dans le XVIIIe arrondissement, un lieu d’accompagnement et d’intégration des personnes exilées. La mission prendra ici un autre visage. Celui de l’hospitalité, de la rencontre et de la patience quotidienne.
La maison porte le nom de Joséphine Bakhita, Soudanaise réduite en esclavage, torturée et vendue, puis devenue religieuse en Italie, avant d’être canonisée par Jean-Paul II le 1er octobre 2000. Elle entend répondre à l’appel lancé par François en 2017 : « accueillir, protéger, promouvoir et intégrer » les personnes exilées . Quatre verbes qui donnent une forme concrète à l’accueil évangélique de l’étranger.

En France, le roman que Véronique Olmi lui a consacré en 2017 a contribué à faire connaître Bakhita bien au-delà des milieux catholiques. Dix ans auparavant, Benoît XVI avait fait de son destin l’une des figures de son encyclique Spe salvi, consacrée à l’espérance chrétienne. Dans la rencontre avec Dieu, écrivait-il, Bakhita avait découvert « non seulement la petite espérance de trouver des maîtres moins cruels, mais la grande espérance : je suis définitivement aimée et quel que soit ce qui m’arrive, je suis attendue par cet Amour » (Spe salvi, § 3). Et il poursuivait : « Par la connaissance de cette espérance, elle était “rachetée”, elle ne se sentait plus une esclave, mais une fille de Dieu libre ».


Benoît XVI soulignait aussi la portée missionnaire de cette expérience : « la libération qu’elle avait obtenue à travers la rencontre avec le Dieu de Jésus Christ, elle se sentait le devoir de l’étendre » (Spe salvi, § 3). Cette espérance reçue pour être partagée donne son sens à l’étape parisienne du pape Léon XIV. Face aux divisions que suscite l’accueil des migrants y compris au sein des communautés chrétiennes, la Maison Bakhita propose de commencer par une rencontre.

Saint-Denis : des racines et des ailes

Au cours du weekend plus de 80 000 jeunes de 17 à 35 ans sont attendus au Stade de France pour une veillée de prière avec Léon XIV. À Saint-Denis, le parcours retrouvera le nom qui l’avait ouvert. La boucle est symbolique, non géographique : celle d’une mémoire missionnaire.

Selon la légende, Denis, décapité à Montmartre, aurait ramassé sa tête et marché vers le nord jusqu’au lieu de sa sépulture, dans l’actuelle Saint-Denis. Autour de ce tombeau s’est développée la basilique, devenue nécropole des rois de France. Ici encore, les pierres auraient tant à raconter.

Charlemagne assista à la consécration de l’église carolingienne par l’abbé Fulrad, le 24 février 775. Au XIIIe siècle, Saint Louis vint y prendre les insignes du pèlerin avant son départ en croisade. En septembre 1429, Jeanne d’Arc y déposa son armure après l’échec de l’assaut contre Paris, alors aux mains des Anglo-Bourguignons. Des gestes de confiance, mais aussi des heures d’épreuve : la mémoire chrétienne ne se compose pas seulement de victoires.


Cette histoire semblera peut-être lointaine à certains des jeunes rassemblés au stade. Tous n’en auront pas reçu les mêmes récits. D’autres traditions familiales, d’autres langues, d’autres itinéraires spirituels nourriront leur manière de prier. Mais recevoir un héritage n’exige pas de lui ressembler en tout. C’est aussi lui donner de nouveaux visages.


Le diocèse de Saint-Denis en offre une illustration concrète : il propose à la vente des casquettes et des tissus en wax pour contribuer au financement de la visite pontificale. Ce choix donne à la préparation du voyage une expression festive et colorée. Il peut aussi se lire comme le signe d’une Église populaire, où la foi se transmet sans effacer la diversité des appartenances.


Du souvenir de la Lutèce antique aux tribunes du Stade de France, des pierres restaurées de Notre-Dame à l’accueil de la Maison Bakhita, ces étapes dessinent moins un retour aux origines qu’une manière de les prolonger. La mission s’y laisse saisir dans un double mouvement : recevoir une histoire et répondre à des rencontres nouvelles, sous l’impulsion des surprises de l’Esprit Saint, comme aimait à le rappeler le Pape François.

L’itinéraire de Léon XIV pourra se lire à cette lumière : l’avenir des chrétiens de France ne se prépare ni dans le repli nostalgique ni dans l’oubli. Il demande des racines, plongées dans la longue histoire des martyrs, des rois et des pauvres. Il demande aussi des ailes, pour rejoindre des vies et des mondes nouveaux. Entre cette fidélité et cette audace, la mission poursuit son chemin.

(Agence Fides 18/9/2026)


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