LE PAPE EN FRANCE/V - La mission (silencieuse) de Lourdes : « La charité de Dieu ne guérit pas ceux qui n'ont pas de blessures »

vendredi, 11 septembre 2026   mission   sanctuaires   dévotion mariale   maladies   charité  

par Marie-Lucile Kubacki

Lourdes (Agence Fides) – À quelques semaines de la visite du Pape Léon XIV, attendue au sanctuaire Notre-Dame de Lourdes les 26 et 27 septembre, la fébrilité est palpable dans la cité mariale qui croule sous les réservations.
Les inscriptions sont déjà closes et le sanctuaire prévoit environ 150.000 participants aux divers rendez-vous de la visite pontificale, une affluence exceptionnelle. Sur place, le Pape priera à la grotte, il célébrera la messe dominicale sur la prairie du sanctuaire, il rencontrera des personnes malades et leurs accompagnateurs à l’Accueil Notre-Dame, puis il participera à la prière du Rosaire et la procession mariale aux flambeaux. En somme, le pontife marchera dans le pas de ces quelques trois millions de visiteurs qui foulent le sol du sanctuaire chaque année.
« Il y a une grande joie dans notre cœur », confie à l’Agence Fides Don François-Xavier Salefran, prêtre de la Communauté Saint-Martin et vice-recteur du sanctuaire. Présent à Lourdes depuis 2015, après des années de ministère dans les diocèses de Fréjus-Toulon et de Perpignan, il évoque la mobilisation de toute la communauté d’accueil : personnel du sanctuaire, prêtres, religieux, bénévoles, hospitaliers et pèlerins. « Nous avons tous conscience d’être proches d’un événement très important, non seulement pour le sanctuaire, mais pour l’Église en France et pour l’Église en général. » Pour le vice-recteur, la venue de Léon XIV est attendue comme un « moment de grâce », dans la continuité des visites de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Mais elle représente aussi une responsabilité concrète : accueillir une foule considérable tout en préservant ce qui fait le caractère propre de Lourdes, c’est-à-dire la proximité avec les personnes les plus fragiles.

Une Église « concrète »

Si chaque étape du voyage du pape incarne un visage particulier de l’Église de France (voir nos articles consacrés à Saint-Denis et à Metz), « à Lourdes, ce qui est particulier, c’est que l’on fait l’expérience de l’Église dans sa réalité concrète, du peuple de Dieu avec toutes ses composantes », explique Don François-Xavier Salefran. Le sanctuaire est, selon lui, un lieu de dévotion populaire où se rend visible « l’Église dans sa diversité, dans son universalité », avec les malades, les évêques, les familles, les jeunes, les bénévoles, les groupes diocésains et les pèlerins venus de nombreux pays. Ici, tous les visages de l’Église sont représentés, dans une grande mixité sociale et culturelle. Il n’est pas rare de croiser des Tamouls en habit traditionnel, les mains puisant l’eau dans la source avant de la répandre sur les cheveux, et des musulmanes prier Marie, à côté des anciennes petites carrioles bleues, héritage du passé thermal du lieu.
Cette diversité implique une responsabilité missionnaire : offrir à chacun, avec simplicité, les signes et le langage de la foi, puis accompagner ceux qui désirent aller plus loin. « La foi chrétienne se donne à voir à travers des gestes très accessibles, très simples et très profonds », souligne le vice-recteur. Toucher le rocher de Massabielle, boire l’eau de la source, accomplir le geste de l’eau, porter un cierge, participer à une procession : ces gestes, familiers à Lourdes, mobilisent tout à la fois le corps et l’esprit. Ils ne constituent pas une expérience solitaire, insiste Don Salefran, mais s’inscrivent dans une démarche « vraiment ecclésiale ». La source révélée par Bernadette Soubirous devient ainsi le signe d’une grâce divine « toujours la même et toujours nouvelle ».
Cette pédagogie incarnée rejoint des personnes très différentes par leur culture, leur parcours religieux ou leurs blessures. Le sanctuaire accueille depuis longtemps une forte présence internationale, qui s’est étendue au fil des décennies, notamment en Asie et en Amérique latine. De plus en plus, il reçoit des visiteurs qui ne viennent pas nécessairement dans le cadre d’un pèlerinage diocésain traditionnel : des personnes seules, des familles, des jeunes, des touristes en quête de sens ou encore des hommes et des femmes qui n’ont plus de lien régulier avec une communauté chrétienne. L’enjeu pastoral consiste précisément à accueillir cette diversité sans réduire Lourdes à une étape touristique ou à une spiritualité vague.

Bernadette, une porte d’entrée

Dans cette mission d’accueil et de première annonce, la figure de Bernadette demeure centrale. « C’est un témoin qui parle toujours aujourd’hui avec autant de force », observe le vice-recteur. La jeune fille de Lourdes, confrontée à la pauvreté, à la maladie, au manque d’instruction et à l’incompréhension suscitée par son témoignage, rejoint particulièrement les jeunes et les personnes traversant une épreuve. « Une porte d’entrée, ce sont les épreuves traversées par Bernadette », explique-t-il. Mais les jeunes sont également touchés par « sa franchise, sa pureté, son audace » pour rapporter ce qu’elle a vu et entendu. Une certaine transparence à la grâce de Dieu. Bernadette n’est pas présentée comme une figure lointaine ou sans aspérités : elle connaissait aussi ses combats personnels et son tempérament impulsif. Mais elle avait appris, disait-elle, à faire prévaloir le « deuxième mouvement », celui de la grâce et de la raison, sur la réaction immédiate.
Le sanctuaire propose ainsi aux visiteurs de suivre les pas de Bernadette et de redécouvrir son histoire chaque jour. Raconter les apparitions, rappeler les paroles attribuées à la Vierge Marie et faire comprendre le sens des lieux permet déjà, estime Don Salefran, de proposer une première catéchèse. « En racontant et en citant les paroles de la Vierge Marie, il y a déjà une catéchèse qui se passe. »

Des chercheurs de vérité

Le vice-recteur note que de nombreuses personnes qui arrivent à Lourdes n’ont pas été sollicitées directement par les équipes pastorales. « Elles viennent parce qu’elles ont besoin de quelque chose de vrai, de solide ; elles ne savent plus forcément à qui se confier », dit-il. Dans son regard, « la Vierge Marie les a attirées ». La réponse proposée par le sanctuaire passe alors par un accompagnement progressif. Certains se contentent d’abord d’aller à la Grotte, de regarder, d’écouter, de poser un geste de prière. D’autres s’engagent dans un « parcours de grâce », qui permet de parcourir le sanctuaire, d’en expliquer les signes et d’accompagner les personnes dans les gestes de la lumière, de l’eau et du rocher.
Cette démarche ouvre souvent la voie à une rencontre personnelle avec un prêtre et, pour beaucoup, à la redécouverte du sacrement de réconciliation. « Nous avons beaucoup, beaucoup, beaucoup de monde aux confessions », relève Don Salefran. « On découvre que ce sacrement répond à une attente très importante aujourd’hui » : attente de miséricorde, de paix intérieure et de reconstruction.
Non sans émotion, il se souvient d’un homme venu à Lourdes à vélo après avoir traversé de nombreuses épreuves. Cet homme lui avait confié avoir besoin de « reconstruire sur du vrai, sur du solide ». Après avoir déposé ce qu’il portait, il était reparti avec l’impression de « réapprendre à vivre ». Pour le vice-recteur, de tels récits manifestent les guérisons intérieures et spirituelles dont Lourdes est quotidiennement témoin, sans que celles-ci effacent l’importance des souffrances physiques ni la réalité parfois longue et difficile de la maladie.

Les fragiles au premier rang

La prochaine visite du Pape mettra explicitement en lumière cette dimension essentielle. Léon XIV doit rencontrer, le 27 septembre, les hospitaliers ainsi que les personnes malades accueillies à l’Accueil Notre-Dame, lieu spécialement conçu pour les pèlerins dépendants ou en situation de handicap. « J’attends beaucoup des gestes du Pape », confie Don Salefran. Le vice-recyeur espère surtout que le Saint-Père redira « l’importance et la place des personnes vulnérables, des personnes malades, au cœur de l’Église et au cœur du monde ». Dans une société marquée par le culte de l’efficacité, par la solitude et par la peur de la vulnérabilité, Lourdes rappelle que les malades ne sont pas des personnes à placer en marge, mais des témoins qui enseignent quelque chose de décisif sur la condition humaine.
Cette priorité s’exprime dans le service des hospitaliers, où la frontière entre celui qui aide et celui qui reçoit l’aide est souvent ténue. « Ceux qui viennent servir les malades découvrent souvent qu’ils sont eux-mêmes malades à leur manière », observe le vice-recteur. La gratuité du service, la proximité des corps fragiles, la prière partagée et l’attention concrète portée à chacun deviennent ainsi une forme de mission. Don Salefran se souvient encore d’une femme enceinte à qui l’on avait annoncé que l’enfant qu’elle portait était malade. Venue demander une bénédiction et chercher une lumière pour affronter une décision douloureuse, elle a finalement choisi d’accueillir son enfant. Plus tard, elle a témoigné que son passage à Lourdes lui avait donné la force de l’aimer et de l’accueillir. « Elle portait une épreuve en elle, et dans cette épreuve elle avait trouvé une lumière », raconte-t-il.
À Lourdes, la mission n’est pas un programme mais une présence : celle d’une Église qui accueille, écoute, prie et sert ; celle de croyants qui rendent visible l’attention à l’autre ; celle des personnes malades, dont la vulnérabilité interroge les certitudes d’un monde individualiste ; celle de bien-portants qui se découvrent blessés et celle de malades qui se voient intérieurement et parfois physiquement relevés. C’est le contraire de ce que Péguy appelait des “âmes habituées” et à propos desquelles il écrivait : « Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas de plaies. » Aller à Lourdes c’est aller à la source du besoin urgent d’être sauvé. ( Agence Fides 11/9/2026)


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