LEON XIV EN AFRIQUE - Mgr Nwachukwu : si Jésus trouve à nouveau refuge sur le sol africain

lundi, 13 avril 2026     sécularisation   inculturation   tribalisme   colonialisme  

par Gianni Valente

Rome (Agence Fides) - L'Enfant Jésus a trouvé refuge en Égypte, avec Joseph et Marie, pour échapper à la menace d'Hérode. Et peut-être qu’aujourd’hui encore, le continent africain, bien que meurtri par les guerres, le tribalisme et les néocolonialismes « inculturés », pourrait représenter un lieu paradoxal de refuge pour ce qui vient de Jésus, alors que souvent, dans l’Occident post-chrétien, tout ce qui porte le nom du Christ est ignoré, combattu ou dénaturé.


La suggestion proposée par l’Archevêque nigérian Fortunatus Nwachukwu, Secrétaire du Dicastère pour l’Évangélisation, à la veille de la visite apostolique qui mènera le Pape Léon XIV en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale, est déconcertante.
Un voyage en quatre étapes – prévient le secrétaire du Dicastère missionnaire dans l’entretien accordé à l’Agence Fides – qui conduit le Successeur de Pierre parmi les trésors et les plaies ouvertes des communautés ecclésiales et des peuples des pays visités. À une époque où les guerres en masquent d’autres, en Afrique et dans le monde.

En tant que Nigérian, avez-vous des attentes particulières concernant le voyage du Pape Léon XIV dans quatre pays africains ?
 
FORTUNATUS NWACHUKWU: En tant que Nigérian, je souhaiterais vivement voir bientôt le Pape venir dans mon pays. Lorsque le père Robert Francis Prevost est devenu Général de l'Ordre des Augustins, le premier pays africain qu'il a visité fut le Nigeria. Les Évêques nigérians viennent d'effectuer leur visite ad limina à Rome, et ils ont également invité le pape Léon à se rendre dans leur pays. Espérons que le Nigeria aura lui aussi, dans un avenir proche, la chance d’accueillir le Pape. Car la visite du Pape donne un élan particulier, elle suscite l’enthousiasme dès la phase de préparation et d’attente. Elle devient l’occasion d’une conversion mentale, elle fait naître le désir d’améliorer les choses non seulement dans la dimension de la foi, mais aussi dans la dimension générale de la vie sociale..
 
Y a-t-il un « fil conducteur » qui relie les visites dans ces quatre pays ?
 
NWACHUKWU: Cet élan, ce « tonique » que représente la visite du Pape touche quatre pays très différents, mais qui ont en commun de vivre un moment crucial de leur histoire.
L’Algérie, après tant d’années de crise et de tensions internes, renaît et retrouve la paix, la tranquillité. La visite du Pape a pour symbole deux colombes s’abreuvant à la source, et rappelle la nécessité de renforcer cette communion, cette solidarité fraternelle qui ferait du bien au pays. Cette même solidarité et cette même réconciliation seraient très souhaitables au Cameroun, déchiré depuis longtemps par les tensions et les conflits. La visite du Pape peut rappeler à la population et aux gouvernements que nous avons un point commun : pour les chrétiens, c’est la foi en Jésus-Christ, et avec les musulmans, c’est le fait partagé d’être croyants.
 
Et les autres pays ?
 
NWACHUKWU: L'Angola sort lui aussi de plusieurs années de conflits internes et est en pleine reconstruction. C'est un grand producteur de pétrole brut, et ce qui pourrait être une bénédiction engendre malheureusement aussi beaucoup de corruption dans la gestion des ressources. En Guinée équatoriale également, la production de pétrole brut est devenue la principale source de revenus. Et les dirigeants sont appelés à exploiter ces ressources pour le bien commun plutôt que de les laisser finir dans des poches privées. 

En Occident, certains s'efforcent de définir de prétendus « objectifs stratégiques » pour le voyage papal, et on parle de manière vague d'un « voyage en Afrique »…
 
NWACHUKWU: En Occident, on a tendance à mettre ces quatre pays dans le même panier, comme s'il s'agissait d'un seul et même pays. On parle de « voyage en Afrique », alors que si le Pape se rend en Argentine ou au Pérou, personne ne se contente de dire qu'il est allé « en Amérique ». Il existe entre ces quatre pays des similitudes et des différences qu'on ne peut pas réduire à une seule et même catégorie. Je tiens à souligner que les langues parlées dans les quatre pays visités lors de ce voyage sont celles qui, avec les langues et dialectes locaux, sont parlées dans toute l’Afrique : l’arabe, le français, l’anglais, l’espagnol et le portugais.

Quels sont les dons et les richesses que les communautés ecclésiales de ces quatre pays peuvent partager avec l'Église universelle ?
 
NWACHUKWU: Cette visite en Algérie rappellera à l’Église universelle la nécessité du dialogue, en particulier avec les croyants de l’islam. Elle rappellera à toutes les communautés chrétiennes qui vivent au milieu des musulmans qu’il faut les soutenir dans leur besoin urgent de vivre dans un climat de dialogue et d’accueil mutuel, afin qu’elles puissent continuer à vivre et à s’épanouir. J’ai vécu en Algérie en tant que Secrétaire de la Nonciature, et c’est aussi à la lumière de cette expérience que je tiens à souligner que nous devons mettre en avant la dimension du dialogue interreligieux et du dialogue avec l’islam, notamment pour le bien du « petit troupeau » en Algérie.

Un moment fort de cette visite en Algérie sera la visite à Annaba, l'ancienne Hippone, où Saint Augustin fut Évêque…
 
NWACHUKWU: Cela nous aidera également à nous rappeler que l’Église a prospéré en Algérie et en Afrique du Nord au cours des premiers siècles. Mais déjà dans l’Évangile, le lien entre la Terre Sainte, l’histoire du Salut et l’Afrique du Nord est fort. C’est Simon de Cyrène qui aide Jésus à porter la croix, et Cyrène se trouvait dans l’actuelle Libye. Marie et Joseph fuient en Afrique, ils se rendent en Égypte pour sauver l’enfant Jésus d’Hérode. Et peut-être qu’une situation similaire se produit aujourd’hui…
 
Comment ?
 
NWACHUKWU: C'est une réflexion qui me touche depuis l'époque où j'étais doctorant à l'Institut Biblique Pontifical. Lorsque j'étudiais les Écritures, je voyais que l'Afrique avait offert un refuge à la vie de l'Enfant Jésus, menacée par Hérode. Elle avait été un lieu de secours et de protection. Puis, une fois le danger écarté, Jésus est retourné avec Marie et Joseph en Terre Sainte. Peut-être qu’aujourd’hui encore, le christianisme, cette vie qui jaillit de Jésus, est à nouveau menacé dans l’Occident post-chrétien, où beaucoup de gens semblent éprouver une aversion inexplicable pour tout ce qui porte le nom du Christ. Alors, dans cette situation de pression exercée par une idéologie menaçante, qui sait – je me le demandais et je me le demande encore – si ce n’est pas là un autre moment où l’Afrique peut à nouveau offrir une sorte de refuge à ce qui vient de Jésus, comme cela s’est produit lorsque Jésus était enfant. Cela pourrait aussi aider à saisir ce que suggère la croissance actuelle du christianisme en Afrique subsaharienne. Au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale aussi, l’Église catholique et les autres Églises et communautés ecclésiales sont en pleine croissance.
 
Quand on évoque cette croissance, on en parle parfois comme d’un phénomène spontané, sans même mentionner le travail des missionnaires…
 
NWACHUKWU: Lorsque le Seigneur veut se préparer un lieu de refuge, il le fait toujours d’une manière singulière et surprenante. Dans ce cas précis, le Seigneur a commencé à préparer ce lieu de secours également par l’intermédiaire des missionnaires, hommes et femmes. Ceux qui ont donné et donnent encore aujourd’hui leur jeunesse, qui ont quitté une vie plus confortable et leurs proches, sont partis vers des lieux inconnus, où régnaient la mort imminente et les maladies incurables, et où beaucoup ont sacrifié leur propre vie. Nous, avec toutes nos compétences et notre éloquence, nous n’avons plus le courage, ni cette foi, ni cette passion qui poussent à sacrifier sa propre vie pour annoncer l’Évangile.
 
Quelles sont, en revanche, les plaies ouvertes, les points sensibles des Églises des pays subsahariens que le pape Léon va visiter ?
  
NWACHUKWU: Certaines blessures sont liées au tribalisme et à l’ethnocentrisme ; ce sont des formes de fermeture et de repli sur soi. Je les appelle la « mentalité du selfie ». Cette mentalité s’exprime aujourd’hui aussi dans la mode qui consiste à se prendre en photo en tournant son téléphone vers soi. Une introversion dont, d’une certaine manière, parle déjà le premier livre de la Bible…
 
Où en parle-t-il ?
 
NWACHUKWU: Dans la Genèse, nous voyons que Dieu a créé l'homme et la femme à son image et à sa ressemblance. L'homme devrait être comme un miroir, un miroir ou un appareil photo braqué sur Dieu, qui capte et reproduit l'image et la ressemblance de Dieu. Dans leur état originel, l’homme et la femme ne sont pas repliés sur eux-mêmes, ils ne se regardent pas, à tel point qu’ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont nus, et ils n’ont pas honte. Avec le péché, la situation s’inverse, l’homme et la femme se replient sur eux-mêmes. L'objectif de l'appareil photo se retourne sur eux-mêmes, comme c'est le cas aujourd'hui avec les « selfies » pris avec les téléphones portables. Ils sont au centre, et c'est seulement alors qu'ils prennent conscience de leur nudité, qu'ils commencent à avoir honte, à se diviser et à se rejeter mutuellement la faute. C’est à partir de là que nous sommes entrés dans le « règne du selfie », c’est de là que naissent les divisions, les tribalisme et les guerres fratricides, depuis Caïn et Abel jusqu’à aujourd’hui, jusqu’aux guerres en Ukraine et en Iran, jusqu’au génocide au Rwanda. Toutes les formes de tribalisme et d’ethnocentrisme, qui conditionnent aussi la vie des communautés ecclésiales, naissent de là. Et elles ne peuvent être surmontées que si la rencontre avec Jésus nous ouvre les yeux et libère notre regard de l’introjection. Comme cela arrive aux disciples d’Emmaüs, au chapitre 24 de l’Évangile selon Luc : lorsque Jésus rompt le pain devant les deux disciples – dit l’Évangile. Ce n’est qu’alors que « leurs yeux s’ouvrirent ». Ce n’est qu’alors qu’ils ne se regardent plus eux-mêmes, mais qu’ils reconnaissent Jésus.
 
Dans les pays que le Pape va visiter, la mission de l'Église a été étroitement liée au colonialisme et aux processus de décolonisation. Et maintenant ?
 
NWACHUKWU: J'ai envie de dire que le colonialisme est une chose véritablement diabolique, qui traite les personnes et les peuples comme des instruments, dans le seul but de réduire ces mêmes peuples et ces mêmes personnes à un état de soumission afin de les exploiter. La racine du colonialisme est aussi ce que j'appellerais la « culture du selfie ». Le colonialiste ne voit que lui-même, ses intérêts deviennent la mesure de toutes choses. Et les autres, peuples et individus, ne sont que des instruments pour poursuivre ses propres intérêts. En Afrique, après avoir souffert du colonialisme, nous avons connu les années de l’indépendance. Les Africains ont eu, au moins en partie, la possibilité de diriger leurs propres pays. Le font-ils bien ? Je dis que ce n’est que jusqu’à un certain point que nous pouvons attribuer toute la responsabilité des maux actuels de l’Afrique à l’Occident. Nous ne pouvons pas continuer ce jeu qui consiste à toujours accuser les autres, à toujours pointer du doigt ailleurs.
 
Nous avons vu des exemples de gouvernements africains qui ont pris les choses en main et ont commencé à changer la situation dans leur pays. Malheureusement, certains dirigeants exercent leur pouvoir avec arrogance et appliquent, pour ainsi dire, les mêmes pratiques que celles du colonialisme, en les adaptant au népotisme et au tribalisme. Ils favorisent leurs propres familles et leurs propres ethnies, cherchant à effacer les autres ethnies.

Ainsi, lorsque des entreprises occidentales viennent en Afrique pour exploiter les mines, elles le font toujours en impliquant des personnes et des groupes locaux qui, souvent, ne pensent pas au bien du pays, mais uniquement à leur propre enrichissement. À qui devons-nous en vouloir lorsqu’il y a du travail forcé ou de la traite des êtres humains ? Parfois, les victimes de la traite sont livrées aux trafiquants par leurs propres parents et connaissances.
 
Le Pape quitte Rome et s'envole pour l'Afrique en cette période de guerre. Comment les conflits qui monopolisent l'attention du monde sont-ils perçus et vécus dans les pays africains ?
 
NWACHUKWU: Le voyage du Pape pourrait également attirer l'attention sur les guerres oubliées d'Afrique.
En Occident, on a l'impression que les seules guerres en cours sont celles en Iran, au Liban et en Ukraine. Or, il y a des conflits au Myanmar, ainsi que celui qui oppose le Pakistan et l'Afghanistan. Une guerre civile fait rage depuis des années au Cameroun, et personne n'en parle. On ne parle pas des chrétiens et des musulmans enlevés ou massacrés au Nigeria. Et encore les guerres et les violences au Soudan du Sud, ou dans la Corne de l'Afrique… Le nombre de personnes tuées, blessées et déplacées dans ces conflits est impressionnant. Et la visite du Pape pourra attirer l'attention du monde entier sur tout cela. (Agence Fides 13/4/2026)


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