Renaître à Chiclayo

mardi, 31 mars 2026   eglises locales   dépendances   oeuvres de miséricorde  



par Domitia Caramazza

Chiclayo (Agence Fides) - La « querida diócesis » de Mgr Robert Francis Prevost est désormais devenue la « ciudad de Papa León XIV ». Depuis le 8 mai 2025, jour de l’élection du pape, Chiclayo a cessé d’être une simple périphérie géographique et existentielle. Ce n’est toutefois pas cet événement isolé qui l’a fait renaître. Cet événement n’a fait que rappeler, marquer et raviver une histoire de renaissance et de libération qui a progressivement pris forme dans la région de Lambayeque, au nord du Pérou. Pas celle qui plonge ses racines dans l’ancienne civilisation pré-incaïque Moche représentée par les sculptures monumentales du Paseo Yortuque, l’avenue d’entrée de la ville, ou racontée au Musée des Tombes Royales de Sipán. Il s’agit de l’histoire chrétienne incarnée dans le cheminement de foi d’une communauté avec son Évêque, aujourd’hui pape. Depuis le jour de sa nomination au trône pontifical, la fréquentation des célébrations liturgiques, des catéchèses et des événements ecclésiaux a augmenté.
Dans le diocèse dont « el padre Roberto » – comme l’appellent affectueusement les gens du coin –, j’ai vu s’entremêler de nouveaux fils d’une trame péruvienne complexe : ceux qui tissent les dessins surprenants de la « présence existentielle de Jésus dans les bidonvilles, chez les marginaux, les malades, les immigrés et les toxicomanes » (cf. La iglesia y los pobres n° 22, 1994. Commission de la pastorale sociale de la Conférence épiscopale espagnole).

Renaître au sein de la communauté « In Dialogo »

Dans le nord du Pérou, au cœur de banlieues marquées par la pauvreté, les migrations et les nouvelles dépendances, la Communié 'In Dialogo' poursuit une mission que résume la phrase que je lis à l’entrée : « Aimer une personne, c’est lui dire : “Tu ne mourras pas”. L’aimer en Christ, c’est lui offrir la résurrection totale ». Ce sont des paroles qui accueillent tout le monde, dans chaque centre de la Communauté fondée il y a trente-cinq ans, en Italie, par le père Matteo Tagliaferri, présent depuis 2004 également à Chiclayo – Reque. Tout a commencé par la demande d’aide d’une mère péruvienne pour son fils Jesus qui souffrait d’une dépendance. Le père Matteo a répondu en accueillant ce jeune homme, comme il l’avait fait avec le premier garçon de la Communauté, en Italie.
« Tout a commencé lorsqu’un père m’a confié son fils, Danilo, dans ma voiture, près du presbytère de Casamaina (à L’Aquila) où j’étais curé », se souvient-il : « Je n’ai pas pensé à accueillir un toxicomane, mais une personne. J’ai accueilli Danilo. À ce moment-là, j’ai eu l’occasion de redonner le grand amour reçu de Dieu le Père, découvert alors que j’étais un adolescent effrayé, renfermé et brisé. Je suis le premier jeune de la Communauté ». Il nous salue par un appel vidéo depuis le siège central de Trivigliano. Son approche et son regard, dans un contexte comme celui du Pérou, sont tout sauf évidents. Mgr Jesús Moliné Labarta, Évêque émérite de Chiclayo, qui se rend régulièrement à la Communauté « In Dialogo » de Chiclayo pour y apporter un soutien spirituel, qualifie de « audacieuse » la méthode de l’ami vincentien, car « les gens s’attendent à autre chose, mais en fin de compte, c’est l’Évangile. C’est ainsi que la personne accueillie peut entamer un processus de conversion et faire l’expérience de la rencontre avec Jésus-Christ ». Le système des centres de réadaptation est en effet marqué par de graves problèmes : il existe un vaste réseau de centres dépourvus de toute réglementation effective, où la dépendance est traitée selon une logique punitive. Des environnements fermés, semblables à des « prisons », des admissions forcées et des pratiques coercitives ont même fait l’objet de dénonciations internationales. Dans ce contexte, l’expérience de la Communauté en Dialogue se distingue par une approche radicalement différente : ne pas isoler la personne, mais la rencontrer ; ne pas réprimer le comportement, mais en comprendre les causes et soigner les blessures ; ne pas enfermer ni ghettoïser, mais accompagner sur un chemin de liberté et de responsabilité. C’est un lieu de renaissance pour ceux qui sont confrontés à la dépendance, à l’alcoolisme, à la solitude et au désarroi. C’est aussi une ligne de front pour lutter contre la menace récente de la « drogue ‘tusi’ – un mélange de substances synthétiques bon marché, parfois fabriqué à la maison à l’aide de tutoriels accessibles sur Internet – souvent vendue comme de la « cocaïne rose » dans les écoles péruviennes, où elle fait des ravages parmi les mineurs », m’explique Sandro, le premier à m’accueillir à l’aéroport et à témoigner de sa renaissance après avoir frôlé la « mort » avec la cocaïne.

Sandro, né à Arequipa de parents migrants italiens, mais qui a grandi jusqu’à l’âge de vingt ans à Milan où il a découvert la cocaïne, est aujourd’hui, à soixante ans, animateur de la Communauté « In Dialogo » à Chiclayo : « La drogue n’était que la conséquence d’un mal plus profond. Un mal de l’âme. Mais avant, je ne le comprenais pas ». Pendant des années, ce vide est resté là, sans nom. Ce mal plonge ses racines dans son histoire : un père absent, une mère distante, une enfance marquée par un sentiment d’exclusion. « Au début, j’ai simplement commencé à essayer de combler ce vide avec la cigarette, puis avec autre chose. Et sans m’en rendre compte, je me suis retrouvé pris dans un tourbillon qui m’emportait. Maman, ne sachant plus quoi faire de moi, a décidé de m’éloigner de ce milieu et de m’envoyer au Pérou. » Mais à Lima, la dépendance de Sandro à la cocaïne prend une forme différente de celle, plus visible et marginale, qu’on connaît habituellement. « Ma toxicomanie était un peu différente de celle des autres. Je ne manquais pas d’argent, j’avais de belles voitures, je menais une belle vie. » Cette « belle vie » devient cependant un piège silencieux, qui prolonge le problème dans le temps. « D’un côté, je pense que c’était une bonne chose, car je n’ai pas eu à faire certaines choses… Mais d’un autre côté, cela a prolongé ma toxicomanie. »
Le tournant s'est produit vers l'âge de cinquante ans. Après quinze ans de relation, sa compagne l'a mis devant un choix définitif. « Elle m'a dit : « Sandro, fais quelque chose pour ta vie, sinon c'est fini. » C'est à ce moment-là que Sandro a commencé à chercher de l'aide. Il l'a trouvée grâce à un oncle entrepreneur naturalisé péruvien qui connaissait la Communauté 'In Dialogo' de Chiclayo. « C'est la communauté qui a tout changé. J’avais 52 ans – raconte-t-il avec une extrême franchise – Les premiers mois ont été difficiles, je ne comprenais pas ce qui se passait. On parlait d’amour, d’accueil… je n’arrivais pas à comprendre. » Mais il décide de rester. Le parcours n’est pas linéaire : il tente à plusieurs reprises de revenir à sa vie d’avant, et échoue à chaque fois. « La troisième fois, j’ai compris que je devais m’arrêter. » Au fil du temps, cet environnement qu’il ne comprenait pas au départ devient son foyer. Sandro est aujourd’hui un accompagnateur, une référence pour les jeunes qui suivent un parcours similaire au sien. « Aujourd’hui, j’ai une paix intérieure que je n’avais jamais connue auparavant. J’essaie de la mettre à la disposition des autres. La Communauté m’a donné la possibilité de relire ma vie avec un autre regard, à travers un regard d’amour. C’est là qu’a commencé ma renaissance. Avant, sans drogue, je ne savais pas vivre. Aujourd’hui, oui. »

Pendant 21 ans, la communauté « In Dialogo » n’a compté qu’un centre pour hommes ; depuis l’année dernière, un foyer pour femmes a également ouvert ses portes. C’est Alicia, 44 ans, « première pierre vivante » de cette communauté, qui en dénonce courageusement la raison : « Je vis à Chiclayo, une ville où très peu de femmes osent demander de l'aide parce qu'elles ont peur d'être jugées. Ici, les femmes ne peuvent pas être alcooliques, elles ne peuvent pas avoir de problèmes de dépendance, car elles sont stigmatisées. Seul l'homme peut avoir des problèmes, pas la femme. Elle doit rester à la maison et être irréprochable », explique Alicia. Et elle ajoute : « Mais en réalité, le sentiment de vide et les problèmes ne concernent pas seulement un genre. Nous tous, hommes et femmes, sommes exposés aux mêmes risques ». Dans une culture où la fragilité féminine est souvent niée ou stigmatisée, de nombreuses femmes restent invisibles. Mais la création de la communauté féminine à Chiclayo offre un nouvel espace où il est possible de se reconnaître et de prendre un nouveau départ. C’est pour répondre à l’appel à l’aide d’Alicia que le père Matteo Tagliaferri a ouvert la première maison pour femmes de la Communauté 'In Dialogo' au Pérou. « Ils m’ont accueillie. Ils n’ont pas vu une personne avec un vice ou un besoin d’alcool, mais une femme qui demandait de l’aide ». Ses paroles font écho avec force à celles du fondateur. Elles jaillissent, réclament de l’espace, exigent d’être écoutées. « J’ai compris que mon problème venait d’un manque d’amour, de l’absence d’un père, de l’absence d’une mère qui était là et qui n’était pas là, de mauvais traitements… », raconte-t-elle, comme si elle reconstituait les morceaux d’une vie. Elle ne parle pas seulement de dépendance : elle parle aussi d’un vide existentiel. « Au début, je pensais que ce n’était qu’un problème de dépendance, mais la communauté m’a appris à soigner mes blessures et à me débarrasser de mes masques ». C’est le récit d’une révélation, d’un lent travail sur elle-même qui passe par l’honnêteté, la chute et la possibilité de se relever. « Ici, on m’a appris à vouloir vivre », ajoute-t-elle, comme si cette volonté était une conquête récente, à la fois fragile et extrêmement puissante, après quatre tentatives de suicide…

À cette reconquête d'elle-même et de la vie s'ajoute la relation surprenante qu'elle entretient avec ses enfants. « L'une des choses qui m'a le plus marquée, c'est qu'ils m'ont toujours soutenue. » Sa fille aînée, étudiante, ne s’est jamais éloignée : elle continuait à lui rendre visite, jusqu’à lui demander d’amener ses camarades de classe découvrir la communauté. Une proposition qui, au départ, déconcerte Alicia, la forçant à faire face à la honte et à la stigmatisation intériorisée : « Comment peut-elle faire ça, alors que moi, sa mère, je suis ici, dans un centre de réadaptation ? ». Mais sa fille dissipe toutes ses craintes : « Maman, je suis sereine. Maintenant, je sais où tu es, je sais que tu vas bien. » Dans ces mots déconcertants, Alicia reconnaît quelque chose qu’elle n’avait pas prévu : non pas le jugement, mais l’amour extraordinaire d’une fille capable de la régénérer, même en tant que mère. Son témoignage est celui d’une « résurrection du cœur », riche de gratitude. « Ici, on m’a appris à aimer la vie et chaque fois que je me lève, je dis : merci de m’avoir sauvé la vie, regarde comme elle est belle ! Je veux dire à tout le monde que la vie est belle, que Dieu m’a appris à aimer et à m’aimer moi-même ». Alicia est déjà entrée dans la phase de réinsertion professionnelle. Notre rencontre se termine par une étreinte.

Je garde aussi dans mon cœur l’histoire du jeune César : « Je suis alcoolique », dit-il sans détour. Ses mots ont un ton différent, plus sec, presque retenu. « Quand je repense au passé, je crois que je n’ai jamais été heureux. Je n’ai jamais été heureux. » Il remonte le temps, lui aussi, à la recherche de l’origine de cette dépendance : l’insécurité, le manque de confiance en soi, un besoin affectif qu’il n’a pas su reconnaître. « Mes parents ont essayé de tout me donner, mais peut-être que je n’ai pas compris leur façon de faire. » À partir de là, une série de mauvais choix, jusqu’à l’autodestruction. Mais lorsqu’il parle de la Communauté, le récit prend une autre direction. « Ici, on m’apprend quelque chose que je n’ai pas connu pendant 35 ans : l’amour ». Une expérience concrète : des valeurs, des principes, des règles, des relations qui préparent à retourner dans la société « en tant qu’homme, de manière responsable ». Ce qui le touche le plus, c’est la gratuité : « Je n’ai jamais vu des gens qui voulaient vraiment t’aider sans rien attendre en retour ». C’est dans cette découverte que César reconnaît un tournant décisif : apprendre à recevoir pour pouvoir rendre. « Jour après jour, j’essaie de donner un peu de ce qu’on m’a donné ». Et dans la phrase que lui ont adressée les animateurs : « Tu as déjà vécu la moitié de ta vie dans l’obscurité. Il est temps de commencer à vivre l’autre moitié dans la lumière », se résume le sens d’un parcours qui n’efface pas le passé, mais tente de le rouvrir, qui n’ignore pas les blessures mais en fait des meurtrières de lumière.

Cette œuvre missionnaire est également rendue possible grâce à un réseau de personnes partageant la même vision, qui place au centre la dignité de la personne et la possibilité de rédemption. Parmi elles, Giorgio Batistini, un entrepreneur italien émigré au Pérou après la guerre, aujourd’hui âgé de 90 ans. Installé dans la région de Chiclayo, Batistini a mené, parallèlement à son activité entrepreneuriale, une action constante en faveur du tissu social, en soutenant des initiatives éducatives et en collaborant avec les universités locales. Sa rencontre et son amitié avec la 'Comunità In Dialogo' se traduisent par un soutien concret aux parcours d’accueil et de réinsertion.
Juan Carlos Reaño, laïc de la Société Saint-Vincent-de-Paul, collaborateur de la Communauté 'In Dialogo' depuis plus de quatorze ans, évoque quant à lui le lien avec l’Église locale et se souvient de Mgr Prevost, alors Évêque du diocèse. « Il est venu nous rendre visite un matin, il a découvert la réalité, le fléau de la toxicomanie, et le projet de notre communauté. Il nous a encouragés à partager notre temps avec ceux qui en ont le plus besoin, tout en nous montrant l’exemple. Il a toujours soutenu avec force les initiatives de service ». La Communauté 'In Dialogo' en fait partie, mais s’inscrit dans un contexte missionnaire plus large. C’est Juan Carlos lui-même qui élargit le regard.
Renaître grâce à la Commission pour la mobilité humaine et la traite des personnes
Juan Carlos Reaño a également eu « l’occasion de bien connaître Mgr Prevost, en travaillant au sein de la Commission pour la mobilité humaine et la traite des personnes, au service des personnes qui se déplaçaient à Chiclayo et ne trouvaient pas d’endroit où vivre. Des personnes contraintes de passer la nuit dans la rue. Il allait lui-même leur rendre visite, il connaissait toute la réalité et s’impliquait pour répondre aux besoins qu’il rencontrait à chaque fois qu’il se rendait dans ces communautés ».
L'enseignante vénézuélienne Betania Rodriguez en témoigne également : « Je suis arrivée, comme tous les migrants, avec ma famille, mon mari et mes deux enfants, en 2019. Au cours des mois suivants, ne pouvant pas travailler car je n’avais pas de titre de séjour, raconte-t-elle, je me suis consacrée à donner des cours particuliers aux enfants migrants qui ne pouvaient pas accéder au système scolaire. Mgr Prevost s’est préoccupé de la communauté migrante, en particulier de celle du Venezuela, car à ce moment-là, c’était celle qui semblait la plus touchée, et cette préoccupation a conduit à rapprocher les laïcs de l’Église catholique et à soutenir les migrants en situation de vulnérabilité. C’est là qu’est née la Commission pour la mobilité humaine et le traitement des personnes du diocèse de Chiclayo, dont l’objectif principal est de faire la différence à travers trois principes fondamentaux : accueillir, protéger et promouvoir la communauté migrante. La mission pastorale de Mgr Prevost a laissé une empreinte profonde dans nos cœurs. Sa présence a été un phare d’espérance, en particulier pour les migrants et les réfugiés arrivés au Pérou en quête d’une vie digne. Il a construit des ponts de solidarité, rappelant que l’Église est appelée à être une maison pour tous.
Un style qui se retrouve également dans les paroles de Juan Carlos, qui souligne sa méthode et son héritage : « Il nous encourageait toujours à mener un travail collaboratif, un travail dans l’unité, un travail qui doit être celui de tous, afin de rendre le service plus chaleureux et plus efficace. « Plus nous serons unis, disait-il, plus nous formerons une communauté capable d’accueillir et de faire face à tous ces besoins et à toutes ces difficultés ».
Nous sommes animés par un sentiment d’espérance à l’idée qu’il reviendra bientôt visiter sa chère Chiclayo". (Agence Fides 31/3/2026)


Partager: