L'énigme de l'IA et le bien à préserver. L'appel du « Forum interconfessionnel du G20 »

dimanche, 18 octobre 2026     dialogue   géopolitique   nouvelles technologies   doctrine morale  

par Marie-Lucile Kubacki

Salt Lake City (Agence Fides) - Avant de se demander si l’intelligence artificielle sauvera l’humanité ou la mettra en danger, il faut répondre à une question plus intime : qu’est-ce qui, dans sa propre vie, mérite d’être préservé ?
Lors d’une session du Forum interconfessionnel du G20 (IF20) à Salt Lake City, cette question a recentré le débat, le faisant passer des capacités des machines à la clarification des biens qui tiennent à cœur à chaque personne.
« Plus nous serons clairs sur les valeurs que nous cherchons à préserver, mieux nous parviendrons à faire face à cette période », a déclaré David Zvi Kalman, chercheur senior au Kogod Research Center de l’Institut Shalom Hartman. L’IA, a-t-il fait remarquer, met en lumière une réalité dérangeante : les gens ne savent pas toujours précisément ce qu’ils considèrent comme important dans leurs relations, à l’école ou lors de leurs rencontres avec les autres.
Animée par Medlir Mema, directeur de l’AI Ethics and Governance Institute, la session du 17 octobre avait pour thème : « La technologie au service du bien : l’IA est-elle un miracle moderne ou une menace existentielle ? ». La remarque de Kalman est allée au-delà de cette opposition. Une utilisation responsable exige davantage que la simple compréhension de ce qu’un système est capable de faire. Elle exige également de savoir clairement ce que les êtres humains ne devraient pas lui déléguer.
« Parfois, le travail que nous devons accomplir sur l’IA ne concerne pas, en réalité, l’IA », a-t-il affirmé. Il s’agit de mettre en évidence la valeur des relations avec les autres et des rencontres en présentiel, et de reconnaître les dangers de la dépendance. Les communautés de croyants, a-t-il soutenu, peuvent apporter une contribution essentielle à ce travail.

Quand une machine s'excuse

Kalman a abordé cette distinction en partant d’une expérience courante : celle de recevoir les excuses d’un système d’IA.
Les demandes d’excuses émanant des systèmes d’intelligence artificielle peuvent être formulées de manière irréprochable, a-t-il observé. Pourtant, les utilisateurs ne ressentent pas nécessairement le besoin de répondre : « D’accord, je te pardonne ». Cette hésitation révèle l’intuition qu’il manque quelque chose : un sujet moral qui perdure dans le temps et auquel un être humain puisse accorder son pardon. Un sujet qui ne se limite pas à la seule fluidité et à l’efficacité du langage exprimé par les systèmes d’intelligence artificielle.

Un miroir des intentions humaines

Lamia Mekhemar, ancienne ambassadrice d’Égypte auprès du Saint-Siège, a exprimé une conviction similaire. « Pour moi, l’IA est le reflet de nos intentions », a-t-elle déclaré. « Ce qu’elle deviendra dépend moins de la technologie en soi que de ce que nous sommes lorsque nous l’utilisons. » Elle a reconnu les opportunités qu’elle offre dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la communication entre les civilisations. Elle a toutefois averti que l’innovation progressait plus rapidement que sa réglementation appropriée et que la réflexion éthique à son sujet.
« La technologie peut nous dire ce qui est possible, mais elle ne peut pas nous dire ce qui est juste », a-t-il souligné. Elle ne peut pas non plus déterminer ce qui mérite d’être protégé. Ces jugements relèvent de la responsabilité humaine. Son raisonnement a également mis en évidence les limites d’un appel à la seule conscience. « Les principes ne peuvent pas garantir les comportements », a-t-il observé. L’éthique indique une direction, mais le droit doit établir des obligations et la réglementation doit les rendre effectives.

L'IA, « destin inéluctable », et les choix des hommes

Tomicah Tillemann, directeur général de la Pro-Human AI Coalition, a étendu ce raisonnement à la dimension économique de la technologie. Il a rejeté l’idée selon laquelle le développement de l’IA suivrait une trajectoire inévitable. Son orientation dépend de décisions qui restent potentiellement influencées par des personnes et des institutions.
Tillemann a expliqué que la génération précédente de plateformes numériques reposait déjà sur la dépendance, la collecte d’informations personnelles et la manipulation des comportements. Reproduire ce modèle avec des systèmes plus puissants, a-t-il averti, pourrait affaiblir davantage la capacité humaine à choisir et à agir de manière autonome.
L’urgence à laquelle il faut faire face n’est donc pas de demander aux utilisateurs de se comporter de manière responsable au sein de systèmes conçus selon d’autres priorités. Il faut modifier les incitations et les structures qui façonnent ces systèmes. « Nous acceptons la configuration actuelle de l’IA comme une donnée acquise », a-t-il déclaré, alors qu’il ne s’agit pas d’une réalité immuable ; il convient de proposer des alternatives susceptibles d’offrir aux individus un plus grand contrôle sur leurs données et sur leurs interactions avec l’IA.
Pour Muhammadou M. O. Kah, ambassadeur de la Gambie en Suisse et représentant permanent auprès du Bureau des Nations unies à Genève, la responsabilité ne peut rester entre les mains d’un cercle restreint de gouvernements et d’entreprises. Les pays du Sud, a-t-il insisté, doivent contribuer à définir les règles, plutôt que de servir uniquement de sources de données ou de terrains d’expérimentation.

Magnifica Humanitas, une référence pour tous

La discussion finale est revenue sur ce que chacun peut faire concrètement. Les participants ont été invités à prendre le temps de comprendre les orientations proposées par les guides et les responsables des communautés de croyants, en particulier l’encyclique du Pape Léon XIV, Magnifica humanitas (2026), sans se contenter de considérations qui resteraient au stade de simples déclarations institutionnelles.

Dans les considérations finales, la lecture et la compréhension de ces orientations ont été présentées comme une première étape concrète pour éviter des conséquences néfastes dans la vie quotidienne. Une autre consiste à exiger de meilleures alternatives technologiques : des systèmes dont la conception et les incitations économiques reflètent des engagements éthiques, plutôt que d’attendre des consommateurs qu’ils acceptent n’importe quelle proposition des développeurs de ces mêmes systèmes. Ces deux recommandations ont ramené le débat à l’intuition centrale de Kalman. La réflexion morale et les choix technologiques ne peuvent être dissociés.

Dans cette optique, se préparer à interagir avec l’IA ne signifie pas avant tout déléguer son propre jugement à un système plus performant, mais apprendre à mettre des mots sur ce qui ne doit pas être perdu. (Agence Fides 18/10/2026)


Partager: