Tomáš Halík à l’Assemblée FABC: « L’avenir du christianisme dépendra de la capacité de nos communautés à devenir des lieux où l’on apprend véritablement à voir»

vendredi, 24 juillet 2026 eglises locales   mission   géopolitique   politique   dialogue  

Jakarta (Agence Fides) – Alors que l'ordre mondial traverse une période d'incertitude et de fragmentation sans précédent, de quelles manières l'Église peut-elle discerner les signes des temps ? Mgr Tomáš Halík, grand théologien tchèque, s'est emparé de cette question lors de son discours aux Évêques d'Asie réunis à Jakarta pour l'Assemblée de la Fédération des Conférences Épiscopales d'Asie. À travers une analyse lucide de la mondialisation et de la crise des institutions de l'après-guerre, il invite l'Église à renouveler sa mission par la contemplation et par la culture de la relation et du lien, afin de répondre à la crise morale et spirituelle de notre monde contemporain. Nous publions un extrait de son discours avec son aimable autorisation.

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« La leçon la plus profonde du moment présent est peut-être que la crise des institutions internationales n'est pas d'abord d'ordre institutionnel. C'est une crise de confiance. Une crise de responsabilité. Une crise de solidarité. C'est, en fin de compte, une crise de l'esprit humain. La crise à laquelle se trouvent confrontées les institutions internationales d'aujourd'hui ne relève pas simplement de leur efficacité organisationnelle, de leur bureaucratie ou de leur manque d'autorité. Le problème plus profond réside dans l'érosion des fondements culturels, moraux et anthropologiques sur lesquels ces institutions ont été bâties. Il ne suffit donc pas de réformer les procédures ; il nous faut repenser les fondements spirituels et éthiques mêmes de l'ordre international. La crise des institutions internationales révèle ainsi une crise spirituelle plus profonde de notre civilisation.
La crise géopolitique actuelle est par conséquent aussi une crise spirituelle et anthropologique : une crise de la représentation de l'humanité, du sens de la vie en société et de notre capacité à appréhender l'humanité comme partageant un destin commun. Et c'est précisément sur ce terrain que l'Église et la théologie ont une contribution propre à apporter. Comment l'Église (et la théologie) doit-elle alors répondre à cette transition historique ? Certainement pas en proposant des solutions techniques à des problèmes politiques. Cela ne relève ni de sa compétence ni de sa vocation. Elle ne doit pas non plus se retirer de la vie publique pour se réfugier dans le confort trompeur d'une spiritualité privée. L'Église est appelée à offrir ce que ni la politique, ni l'économie, ni la technologie ne peuvent fournir. Elle est appelée à cultiver la sagesse.
La synodalité ne saurait être principalement une réforme des structures ecclésiales. Son objectif le plus profond est la conversion — une transformation spirituelle. Une transformation de la culture des relations, non seulement au sein de l'Église, mais aussi dans toute la famille humaine. Le renouveau synodal peut constituer une contribution majeure à la culture politique de la société civile. Tout comme la démocratisation de l'Église durant la Réforme a contribué, de manière indirecte et souvent involontaire, à l'émergence de la démocratie moderne, le renouveau synodal de l'Église peut devenir une source d'inspiration pour le "vivre-ensemble" dans le monde pluraliste du XXIᵉ siècle. Cela ne signifie pas que la synodalité doive imiter les mécanismes politiques de la loi de la majorité, ni reproduire les forces et les faiblesses des systèmes démocratiques contemporains. Au contraire, le principe de synodalité peut lui-même devenir une source de régénération pour la démocratie, en répondant précisément aux dimensions qui font défaut aux démocraties actuelles et les rendent vulnérables au populisme et à la tentation autoritaire.
Le populisme se nourrit des perceptions superficielles de la réalité. L'Église est appelée à offrir une vision plus profonde — une autre manière de voir et une autre manière d'entrer en relation. Les crises de notre temps nous invitent à retrouver ce dont notre civilisation a peut-être le plus urgent besoin : la capacité de faire une pause et de contempler. Nous avons besoin d'une conversion dans notre façon même de percevoir la réalité et de nous comprendre nous-mêmes. Il nous faut reconnaître que ce qui se passe autour de nous et ce qui se déroule en nous appartiennent tous deux à une réalité infiniment plus grande que nous — une réalité qui nous embrasse tout en nous dépassant infiniment. L'existence humaine est toujours un être-avec. Nous ne devenons nous-mêmes qu'à travers le réseau de relations qui nous lie les uns aux autres, au monde naturel et au Mystère englobant que nous appelons Dieu. Nos églises doivent devenir des écoles d'une culture de la relation. Elles doivent enseigner sans cesse — et apprendre elles-mêmes sans cesse — la plus profonde de toutes les relations : l'unité indissociable de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain.
Pendant plusieurs siècles, du moins dans une grande partie du monde, le christianisme a rempli le rôle de religion (religio) au sens du verbe latin re-ligare — relier, unir à nouveau. La religion chrétienne a servi de force d'intégration sociale. Partout où le christianisme occupait une position culturelle dominante, ou même privilégiée, il offrait à la société un langage commun, une imagination morale partagée, un système de valeurs largement accepté ainsi qu'un cadre symbolique et rituel commun. Tout au long de l'ère moderne, le christianisme a toutefois progressivement perdu cette fonction intégratrice. Dans le monde d'aujourd'hui, radicalement pluraliste et culturellement interconnecté, il continue de perdre ce rôle, y compris au sein de sociétés jadis considérées comme traditionnellement chrétiennes. Notre monde restera de manière irréversible pluraliste. Dans un tel monde, le christianisme est perçu comme une voix parmi d'autres. Pourtant, cette voix doit demeurer claire, crédible et de manière inéquivoque authentique.
Je suis convaincu qu'aujourd'hui, le christianisme peut offrir à notre monde un autre rôle pour la religion — au sens du verbe re-legere : relire. Cela signifie lire avec plus de soin. Lire la réalité à nouveau. Le christianisme peut offrir à l'humanité une nouvelle herméneutique : une manière renouvelée de percevoir et d'interpréter la voix de Dieu au cœur du drame de l'histoire. Au milieu de tous les changements historiques, la source la plus profonde de l'identité de l'Église est la présence vivante du Christ ressuscité. Cette présence — au sein de la foi et du témoignage de l'Église, mais aussi au-delà de ses frontières visibles — est dynamique. Elle continue de grandir et de se déployer à travers l'histoire.
On ne saurait réduire cette croissance à une simple augmentation du nombre de fidèles, à une expansion géographique ou à une influence culturelle ou politique accrue. La présence du Seigneur ressuscité se révèle souvent de manière paradoxale et kénotique. Plus importante que la croissance en étendue est la croissance en profondeur. Lorsque nous méditons sur la situation de l'Église dans les différentes parties du monde, nous ne devrions pas nous contenter d'indicateurs statistiques tels que le nombre de baptisés ou le pourcentage de participation à la messe. Nous devons poser une question plus essentielle : dans quelle mesure l'esprit de l'Évangile façonne-t-il la manière de penser et de vivre des personnes ?
L'évangélisation ne porte de fruits que lorsqu'elle prend la forme de l'inculturation. Ici aussi s'applique le principe de synodalité. La mission elle-même doit devenir un cheminement partagé, un chemin de dialogue. L'évangélisation dialogique crée un cercle herméneutique entre les questions et les expériences des hommes et des femmes d'aujourd'hui et l'expérience de foi, les interrogations et les réponses que nous rencontrons dans l'Écriture et dans l'ensemble du depositum fidei (dépôt de la foi).
Nous devons donc nous poser deux questions fondamentales. En premier lieu, notre façon de proclamer l'Évangile aide-t-elle les hommes et les femmes à comprendre plus profondément leur propre vie et l'époque dans laquelle ils vivent ? En second lieu, leur culture — leurs interrogations, leur expérience et leur manière de comprendre la réalité — peut-elle apporter quelque chose de véritablement nouveau à notre propre compréhension du trésor de la foi ?
Le Concile Vatican II offre une compréhension plus profonde et plus dynamique de la Tradition. Dans la Constitution dogmatique Dei Verbum, nous lisons : « Cette Tradition qui vient des Apôtres se développe dans l'Église sous l'assistance du Saint-Esprit : en effet, la perception des réalités aussi bien que des paroles transmises s’accroît » (II, 8). L'œuvre d'évangélisation — et par conséquent l'inculturation de l'Évangile — n'est jamais achevée. Elle doit continuer de se déployer, en posant un regard critique sur les nouvelles expériences historiques et les nouvelles inspirations culturelles. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai toujours considéré la créativité théologique des Églises d'Asie avec une telle admiration.
Le christianisme asiatique a montré à l'Église universelle que le dialogue avec les traditions religieuses ancestrales ne fragilise pas l'identité chrétienne. Au contraire, lorsqu'il est solidement enraciné dans le Christ, un tel dialogue peut approfondir notre compréhension du mystère même du Christ. Personnellement, je reste reconnaissant envers les jésuites japonais qui m'ont appris pour la première fois à aborder certains passages de l'Évangile comme on aborde un koan zen. Non pas parce que le christianisme devrait devenir le zen, mais parce qu'ils m'ont aidé à découvrir que l'Évangile nous invite souvent, avant même d'offrir des réponses, à vivre une transformation dans notre manière même de percevoir la réalité.
Il ne s'agit pas simplement d'apprendre aux gens à penser différemment. Il s'agit de les aider à voir différemment. La première responsabilité de l'Église n'est pas seulement de parler, elle est d'apprendre à voir. Chers frères et sœurs, l'avenir du christianisme dépendra de la capacité de nos communautés à devenir des lieux où l'on apprend véritablement à voir. À se voir les uns les autres plus profondément. À voir le monde de manière plus vraie. À voir les signes des temps avec plus de sagesse. Et, à travers eux tous, à reconnaître la présence vivante du Christ ressuscité, qui continue de faire toutes choses nouvelles. Alors les paroles de Jésus deviendront aussi une réalité pour nous : « Vous verrez de plus grandes choses encore. » (Agence Fides 24/7/2026)


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