par Gianni Valente
Tunis (Agence Fides) - L’Assemblée générale annuelle des Œuvres Pontificales Missionnaires (OPM) vient de se tenir à Rome, et Nicolas Lhernould a le cœur et l’esprit remplis d’informations, de paroles et de rencontres – notamment celle avec le Pape Léon XIV – qui ont animé ces journées d’assemblée.
L’Archevêque de Tunis a participé cette année encore à l’Assemblée en tant que directeur national des Œuvres Pontificales Missionnaires en Tunisie, aux côtés de plus d’une centaine de directeurs nationaux venus à Rome des cinq continents.
Son expérience d’Évêque sur les terres de saint Augustin – comme le montre clairement l’interview qui suit – l’aide également à formuler et à partager des suggestions précieuses pour tous sur la nature même de la mission confiée par le Christ à son Église, pour le salut de tous.
Monseigneur Lhernould, vous répétez depuis longtemps que l'Église, de par sa nature et sa mission, ne peut pas être centrée sur elle-même. Que voulez-vous dire par là ?
NICOLAS LHERNOULD: L'Église est un instrument institué par le Christ au service de sa mission, la mission du Christ, qui consiste à entrer en relation d'amour avec tous les êtres humains et à révéler cet amour à tous. L'Église n'a pas son centre de gravité en elle-même : son centre de gravité réside dans la relation d'amour de Dieu avec le monde. Au cours de l'histoire, chaque fois que l'Église se déplace et s'articule autour d'elle-même, elle perd sa vitalité car elle perd l'horizon fondamental pour lequel elle a été instituée par Jésus.
Dès les premiers jours de son Pontificat, le Pape Léon XIV avait mis en garde : « Ne privons pas le Christ de sa mission… »
LHERNOULD: À la fin de l’Évangile selon saint Matthieu, Jésus demande aux onze Apôtres d’enseigner toutes les nations, en les baptisant « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Il y a là une tâche missionnaire, un « mandat » confié par Jésus aux siens, mais il n’y a pas de transfert d’autorité. L’autorité reste celle du seul missionnaire, qui est Jésus lui-même. Nous pouvons être ses collaborateurs. Les collaborateurs du seul missionnaire qu’est le Christ en personne.
Tout cela est-il également ressorti lors des travaux de l'Assemblée générale des Œuvres Pontificales Missionnaires, qui s'est tenue récemment à Rome ?
LHERNOULD: Lorsque je participe à la semaine de l’Assemblée générale des Œuvres Pontificales Missionnaires, cela m’apparaît toujours clairement. Les Œuvres Pontificales Missionnaires (OPM) constituent un aspect de l’« instrument qu’est l’Église » au service de la relation entre Dieu et le monde, qui est au cœur de la mission. À la fin de l’Assemblée, après avoir discuté de projets, de statuts et de tant de choses importantes à accomplir, j’ai toujours envie de tout ramener aux paroles de saint Paul : « Tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu. »
Qu'est-ce qui peut empêcher des événements tels que l'Assemblée des OPM de tomber dans l'autoréférentialité ?
LHERNOULD: Il existe deux réalités complémentaires que, selon moi, nous ne devons jamais opposer de manière dialectique. La première est la vivacité et la joie propres au Corps du Christ, qui est l’Église. Pour vivre et partager cette joie, nous disposons de tous les outils humains, spirituels, voire théologiques, surtout depuis le Concile Vatican II, qui a repris la théologie de la communion des Pères de l’Église pour décrire et partager cette communion, la communion propre au Corps du Christ.
Il y a ensuite un autre aspect, qui a été fortement mis en avant dans l’enseignement du Pape François : il s’agit de tout ce qui concerne et est impliqué dans la relation de l’Église avec ce qui lui est extérieur, avec ce que l’Église n’est pas. C’est dans ce contexte que s’inscrit le thème de la fraternité.
Les Pères de l’Église, dans le contexte de leur époque, n’étaient pas appelés à développer ce que nous pourrions aujourd’hui définir comme une « ecclésiologie de la fraternité ». Car à l’époque, cette relation avec toutes les réalités qui n’étaient pas l’Église était vécue différemment de ce qui se passe aujourd’hui. Et aujourd’hui, nous pouvons percevoir avec plus d’intensité que c’est précisément la rencontre avec ceux qui ne sont pas « nous » qui nous révèle à nous-mêmes. Elle nous aide à reconnaître notre identité propre, notre nature propre.
Les premiers chrétiens vivaient justement dans un monde où les autres, tous les autres, n'étaient pas chrétiens…
LHERNOULD: Il y a ce passage des Actes des Apôtres qui parle des disciples de Jésus à Antioche, où il est rapporté que c’est précisément à Antioche que ceux qui suivaient Jésus ont reçu le nom de chrétiens (cf. Ac 11, 26). Cela signifie que ce ne sont pas les disciples de Jésus qui se sont donné ce nom eux-mêmes. Ils l’ont reçu, et ils l’ont reçu dans un contexte qui n’était pas chrétien. Ce sont les autres qui les ont appelés chrétiens. Ils ne se sont pas appelés chrétiens d’eux-mêmes.
Et qu'est-ce que cela nous inspire aujourd'hui ?
LHERNOULD: C'est en quelque sorte une loi spirituelle, voire théologique : une partie de notre identité chrétienne se révèle à travers la rencontre avec les autres, avec ceux qui ne sont pas chrétiens.
Et votre situation dans les pays d'Afrique du Nord aide-t-elle et contribue-t-elle d'une manière ou d'une autre à mettre en œuvre cette dynamique ?
LHERNOULD: Dès 1979, les Évêques d’Afrique du Nord avaient rédigé une belle lettre pastorale commune qu’ils avaient intitulée « Le sens de nos rencontres ». Bien sûr, la Révélation s’est achevée avec la mort du dernier apôtre, mais le visage du Christ se révèle à travers la rencontre réelle de ses disciples avec les cultures et les peuples. Et il y a quelque chose du visage du Christ qui ne pourrait se manifester, qui ne pourrait se révéler à nous s’il n’y avait pas ce processus d’incarnation, dans les peuples et les cultures, qui se poursuivra jusqu’à la parousie, la manifestation glorieuse de Jésus-Christ à la fin des temps.
Alors, quelles voies votre mission, celle que le Christ a confiée à son Église, peut-elle emprunter en Tunisie et dans d'autres pays d'Afrique du Nord ?
LHERNOULD: J'aime beaucoup la définition de la mission donnée par Christian de Chergé. Le prieur de la communauté monastique de Tibhirine, dont les moines ont été assassinés en 1996 en Algérie et proclamés bienheureux en 2018. Il disait que la mission n'est pas une conquête, mais un parfum.
« Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Actes 20, 35). Nous partageons avec les autres le don que nous avons reçu. C’est là le dynamisme fondamental de toute élan missionnaire. Mais si nous prenons un instant pour donner aux autres la possibilité de goûter à cette joie, la joie de donner, nous pouvons nous aussi recevoir ce que les autres souhaitent partager. C’est ainsi que l’on peut ouvrir la voie à une joie d’où peut jaillir une curiosité, la curiosité de toucher la source de cette joie, même sans la nommer, sans l’appeler par son nom.
Nous pouvons et devons laisser au Christ lui-même la possibilité de toucher les cœurs. Et aussi rester ouverts à l’expérience de recevoir, de recevoir aussi le meilleur de la culture de l’autre, de sa quête face au Mystère et face à Dieu, de ses joies. Et ce n’est pas de la passivité, c’est un acte missionnaire. Cela fait partie du cheminement qui nous rapproche de la source de la joie.
Dans la Sainte Écriture, quelles images et quelles histoires illustrent le mieux cette manière de vivre la mission ?
LHERNOULD: En tant que membres des Églises d'Afrique du Nord, nous sommes profondément interpellés et interpellés par ce que l'on pourrait appeler l'icône paradigmatique de l'Épiphanie. Dans l’Évangile de l’Épiphanie, Jésus vient de naître, il ne parle pas, il ne fait rien. Marie aussi se tait. Elle se contente d’ouvrir la porte. Arrivent les Rois mages, trois inconnus, et le simple fait d’être disposés à les accueillir fait que ceux-ci, à leur manière, avec leur culture, après leur long voyage, offrent le meilleur de ce qu’ils ont et de ce qu’ils sont, avec leurs dons et leur adoration.
Les Rois mages incarnent l’altérité, et ils restent une altérité. Après avoir adoré l’Enfant Jésus, ils retournent dans leur pays, à leurs affaires, à leur réalité. Mais la Révélation a eu lieu pour eux aussi. La révélation est pour tous. Ainsi, chez les autres, chez ceux qui ne sont pas « nous », il y a quelque chose qui est constitutif de la révélation de notre identité, et cet aspect, à mon avis, doit être pris en compte ; c’est un aspect important lorsqu’on parle de mission.
Dans certaines situations, il n'est pas possible de mener des activités ni de promouvoir des œuvres qualifiées de missionnaires. Dans ces contextes, peut-on dire que la mission coïncide avec la simple profession de foi, la Confessio fidei ?
LHERNOULD: Quand on entend parler de « confession de foi », on associe immédiatement cette expression à l’engagement de la parole, à la nécessité de proclamer. La confession absolue de l’amour du Père, comme le dit en d’autres termes le début de l’Épître aux Hébreux, c’est Jésus. Or, lors de l’Épiphanie, Jésus est incapable de dire quoi que ce soit. Jésus est là, c’est un nouveau-né, et il ne dit rien. Puis viennent trente années de vie cachée, qui sont elles aussi une confession. Jésus est le Verbe incarné qui est venu vivre parmi nous. Il révèle donc l’amour non seulement en parlant, mais en vivant. Charles de Foucauld l’exprimait très bien. Il disait : « Je voudrais vivre de telle sorte que les gens, en me voyant vivre, s’interrogent sur l’origine de cet amour. » Nous sommes appelés à la même attente, à nous poser la même question.
J'aime beaucoup ces passages de l'Évangile où, lorsque Jésus ne peut pas parler parce qu'il est enfant, ou bien quand personne ne dit rien autour de lui, on se retrouve comme Joseph, comme Marie lors de l'Épiphanie. Ce n'est pas « tout » la mission, mais cela nous invite à reconnaître que la confession est une incarnation de la présence de Jésus-Christ parmi nous.
C'est ainsi que se manifeste l'amour de Jésus-Christ, même envers les musulmans?
LHERNOULD: Chez nous, nous savons que les musulmans ne liront jamais, ou presque jamais, un Évangile. Mais si la vie d’une personne est une page d’Évangile ouverte, avec ses fragilités, ses faiblesses et ses péchés, il y a quelque chose de Jésus qui permet vraiment de se laisser toucher.
Vous avez été Évêque d’Hippone, où le Pape Prevost s’est rendu sur les traces de Saint Augustin, qui lui était cher…
LHERNOULD : J’ai été Évêque pendant quatre ans et demi dans le diocèse de Constantine et d’Hippone. Et il est vrai que j’ai appris à être Évêque, pour ainsi dire, en suivant les traces d’Augustin. D’une certaine manière, selon la perception commune et dominante, l’Évêque d’Hippone, c’est toujours lui, c’est toujours Augustin, seize siècles plus tard. Il est toujours très aimé et respecté, y compris par les Algériens. Il est beau de constater que le pontificat du Pape Léon a eu pour effet de raviver non seulement la mémoire d’Augustin, mais aussi son actualité spirituelle et missionnaire.
En tant qu’Évêque et directeur national des OPM, qu’est-ce qui vous a le plus marqué et aidé chez Augustin ?
LHERNOULD: On m’a souvent demandé comment s’initier à Augustin. Beaucoup conseillent de lire ses Confessions. Je réponds plutôt en invitant à lire son traité sur la première Épître de Jean. Car c’est là que se trouve le cœur de l’être chrétien en mission auprès des autres : «À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35), dit Jésus dans l’Évangile selon Jean.
Et que suggère Augustin concernant la mission de l'Église à notre époque ?
LHERNOULD: Ce qui retient le plus mon attention, c’est peut-être l’aspect sur lequel il a le moins écrit : le sentiment d’être personnellement aimé par Dieu. La source de toute son œuvre réside dans cette expérience personnelle de la rencontre intime avec Jésus.
Pour moi, les horizons prioritaires de la mission sont ceux de l’intérieur : ce sont ceux de pouvoir transmettre la joie même d’être appelé, ainsi que la joie vécue de cette rencontre intime avec Dieu qui se traduira ensuite par une présence dans le monde, dans la famille, dans la société, et même dans les paroles que nous pourrions partager avec les autres pour exprimer cette familiarité.
Seule une véritable rencontre avec la personne de Jésus est capable de transformer toute notre vie en joie.
Ce n’est donc pas une proposition qu’on te fait, parmi laquelle tu devrais choisir parmi toute une série d’options. Ce n’est pas non plus un choix, une option vers laquelle nous voudrions ou pourrions jamais forcer qui que ce soit. Nous ne pouvons que dire : cette joie qui est offerte gratuitement à tous me fait vivre et transforme ma vie. Et ce témoignage, comme le dirait sainte Bernadette à Lourdes, je ne suis pas là pour « te le faire croire », mais pour te le dire.
Votre situation dans certains pays d'Afrique du Nord vous permet-elle de mieux saisir ces aspects de la mission, qui présentent un intérêt pour tous ?
LHERNOULD: On donne souvent de la mission une définition quelque peu réductrice, qui la réduit uniquement à la proclamation du kérygme. Or, la Bonne Nouvelle n’est pas seulement le kérygme, compris comme l’annonce du mystère pascal, de la Passion, de la mort et de la résurrection de Jésus. Au chapitre 5 de l’Évangile selon Luc, Jésus envoie déjà les siens proclamer la Bonne Nouvelle, alors qu’il n’est encore ni mort ni ressuscité à ce moment-là. La Bonne Nouvelle englobe donc tout un processus qui commence au moins à l’Incarnation, de la naissance de Jésus jusqu’à la Pentecôte. La révélation de la vie nouvelle en Jésus commence avec sa naissance et se poursuit par le témoignage silencieux de ses trente premières années. Toute proclamation kérygmatique ne peut jamais oublier la réalité de cette Incarnation vécue dans le silence.
Lors de l'assemblée des OPM, vous avez apporté votre témoignage en tant qu'Évêque d'une Église peu nombreuse et dépourvue de moyens, en répétant que plus on est pauvre, plus on peut reconnaître la source de la mission. N'y a-t-il pas un risque de tomber dans la rhétorique du « peu nombreux mais bons » ?
LHERNOULD: Je voulais dire qu’il n’y a pas moins de catholicité si nous sommes 300 plutôt que trois millions. Après la résurrection de Jésus, les Apôtres étaient au nombre de 11. Dans une lettre pastorale que j’avais écrite lorsque j’étais à Constantine, j’avais également évoqué cela, en disant que nous ne sommes pas appelés à l’efficacité, qui quantifie, mais à la fécondité, qui engendre.
La catholicité de l’Église n’est pas une donnée statique, mais une mission. Il est vrai que nous sommes heureux quand nous sommes nombreux, mais l’authenticité et l’efficacité de l’action missionnaire ne se mesurent pas à l’aune des statistiques. Elles jaillissent d’une fécondité qui aime.
Quand les structures manquent, quand les moyens et les œuvres qui permettent de faire tant de choses manquent, le simple fait de vivre et d’accepter cette condition est déjà missionnaire. Cela peut aider à reconnaître que la mission est liée à notre relation d’amour avec le Seigneur.
Comment cette fécondité se manifeste-t-elle également lors des rencontres des OPM ?
LHERNOULD: Je trouve toujours magnifique que, lors de l’Assemblée des Œuvres Pontificales Missionnaires, tout s’illumine à travers les expériences et les témoignages qui sont partagés, provenant de toutes les régions et de tous les contextes. Sans chercher à tout réduire à des catégories standardisées. Il existe une complémentarité entre les différentes expériences, propre au processus missionnaire, qui est le processus de l’Église tout entière. Et le fait même de vivre sa communion dans ses diversités, comme cela se passe lors des Assemblées des Œuvres Pontificales Missionnaires, est en soi un acte missionnaire fort.
Comment éviter le risque de fragmentation et de dispersion ? Les ateliers de « team building » en entreprise sont-ils utiles ?
LHERNOULD: À l’Assemblée des OPM aussi, on constate que, dans la fraternité, la diversité est vécue comme une richesse. La diversité demeure, on n’aborde pas les choses de la même manière. Mais même si l’on considère le premier Collège des Apôtres, à première vue, les choses n’auraient pas pu fonctionner. Il y avait des personnalités si différentes, voire opposées les unes aux autres. Mais marcher avec le Christ, accueillir ses paroles et se laisser emporter pas à pas par la force de l’Esprit, voilà ce qui a créé la communion dans la diversité. Dès la Pentecôte, l’Église parle toutes les langues de la Terre. Et Augustin souligne que ce n’est pas un seul apôtre qui parle toutes les langues, mais l’Église tout entière, avec ses diversités.
Et en quoi les paroles du Pape Léon soutiennent-elles et encouragent-elles ce cheminement ?
LHERNOULD: Lors de l’audience de l’année dernière, Léon XIV avait évoqué la communion et l’universalité comme traits distinctifs des Œuvres Pontificales Missionnaires. À ce moment-là, j’avais immédiatement pensé que ses suggestions et ses remarques étaient très « augustiniennes ». Cette année encore, le titre de son message pour la 100e Journée mondiale des missions est « Un en Christ, unis dans la mission », et fait directement écho à sa devise épiscopale augustinienne. Le Pape Léon XIV nous répète que la communion n’est pas le fruit de nos efforts, une architecture que nous devons construire nous-mêmes, mais le fruit de l’Esprit Saint. On fait l’expérience de la communion entre des personnes différentes parce que, de différentes manières, dans l’Esprit, se manifeste le témoignage du même Jésus-Christ.
(Agence Fides 8/6/2026)